#4 Le choix de revenir

Nathalie a trois enfants, Anaïs, Emmy et Thibaut. Elle vient d’avoir cinquante ans. Elle se décrit comme « travailleuse de paix ». Attentive à garder les pieds sur terre, cette maman active, fascinée par le monde des plantes et par les relations humaines est toujours en recherche d’absolu. Elle adore écrire et marcher dans la nature.

Peux-tu nous parler de ce qui a provoqué l’accident de voiture et ce qui s’est passé ensuite ?

J’ai perdu patience et me suis retournée pour demander aux enfants de rattacher leurs ceintures de sécurité. Mon mouvement a entrainé le volant puis la voiture en dehors de sa trajectoire.

Une fois à l’hôpital, comment les événements se sont-ils déroulés ?

Nous étions tous blessés (tous les 4). Au départ dans des hôpitaux différents puis rassemblés. Anaïs était aux soins intensifs, entre la vie et la mort. Elle y est restée pendant 3 semaines.

Quels sont les éléments qui t’apparaissent comme limpides, 20 ans après le faits ?

La colère et l’agressivité contenues dans mon geste ont précipité le chaos. J’ai ‘explosé’ au mauvais moment au mauvais endroit à la suite d’une accumulation de petites frustrations au fil des années. Ca a mis en péril tout ce que j’avais de plus cher (les enfants, ma propre vie). Responsabilité évidente. Drame qui a fait exploser notre vie en mille morceaux et en même temps, 20 ans plus tard, quel cadeau. Immense gratitude d’avoir reçu cette épreuve.

As-tu directement compris l’expérience que tu étais en train de vivre ? Ou l’as-tu comprise par après ?

Pour l’accident, oui, je l’ai comprise immédiatement, sur l’autoroute, en cherchant les corps des enfants. Je ne pouvais que donner le meilleur de moi-même. Aimer plus. Être présente réellement. Vivre avec toute l’énergie vitale dont j’étais capable.
Pour la NDE, non. Ca s’est passé sur l’autoroute une fois les enfants emmenés dans les ambulances. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Seulement des années plus tard, j’ai commencé à intégrer, à comprendre, à pouvoir en parler. Et maintenant, je me sens un besoin de transmettre le sentiment d’harmonie, de paix et d’intégration ressenti ce jour-là.

Penses-tu qu’il y a une raison d’avoir vécu cet accident et cette NDE ?

Pas une raison, mais effectivement, l’expérience a du sens. Passer si près de la mort fait voir la vie autrement : la sentir, la toucher avec plus de conscience.

Est-ce que tu t’imaginais un jour vivre un tel événement / survivre à un tel événement?

Non, jamais.

Quels ont été les changements, les conséquences de cet accident pour toi ?

D’abord dramatique : déconnexion avec Cédric (qui n’était pas dans la voiture) puis divorce. Sentiment de survie pendant au moins 2 ans, puis processus de guérison d’une bonne dizaine d’année. Encore maintenant, symptômes de stress post-traumatique.
Puis, plus de cohérence (puisque je percevais ce manque de cohérence comme la cause de mon geste ayant entrainé l’accident). Plus de RESPECT (de moi-même, des autres, des situations, des rythmes).

As-tu évolué différemment des autres jeunes adultes de ton âge, avec cette expérience ?

Oui certainement. Il n’y a avait plus de place dans ma vie pour le non-essentiel. Mon capital-énergie ayant été fortement réduit, conscience de marcher sur un fil, de vivre chaque chose en conscience (qualité des relations, de la nourriture, du sommeil). Priorité absolue aux enfants et à leur donner un espace pour grandir et dépasser la crise. Priorité à la cohérence.

Cet accident a-t-il changé les priorités pour toi ? Si oui comment ?

Processus de réalignement sur mes valeurs (respect) et sur l’essentiel (l’amour, les relations). La notion de RESPECT aussi est devenue centrale. Ce qui m’a amenée à une réorientation professionnelle.

As-tu lu des livres ou des articles sur la thématique de la NDE et qu’en penses-tu ?

Oui, les livres d’Élisabeth Kübler-Ross. Ca m’a fait du bien, ça m’a permis d’apprivoiser la notion, de me rendre compte que d’autres ont vécu ce que j’ai vécu.

Te sens-tu isolée, soutenue, jugée, est-ce facile d’en parler ?

Non, pas encore facile d’en parler. Je ne sais pas très bien pourquoi. Comme si ça n’était pas encore approprié. Ou alors que les émotions sont encore fortes. Peur de faire peur aux gens. Oui, c’est ça : peur de faire peur, et que les gens se détournent ou me prennent pour une folle.

Reste-t-il quelque chose de cet événement dans ta vie quotidienne? Si oui, quoi?

Oh oui. La pratique de la méditation par exemple. Un sentiment de gratitude par rapport à la vie. Une reconnaissance infinie d’être en vie et de voir les enfants devenir des adultes ouverts, généreux et sensibles.

Qu’est ce qui t’inspire dans ta vie de tous les jours aujourd’hui?

La nature pour sa simplicité. Le silence. Ralentir et ouvrir son cœur. Se mettre à l’écoute de l’autre. Les gestes de gentillesse, même tout petits. La chaleur qui émane de chacun. Les plantes, pour une espèce de sagesse humble qu’elles dégagent. Et puis, les conflits, car ils peuvent être moteur de transformation et de conscience, au-delà de la souffrance.

Qu’est ce qui est important pour toi, aujourd’hui?

Être moi-même, dans mon plein potentiel. Partager mon expérience. Me mettre à l’écoute, au diapason du monde. Aimer, jusque dans les plus petites choses.

Selon toi, qui illustre le mieux le mot « succès » ou « réussite »

J’aime les moines et moniales avec qui je travaille ces temps-ci sur le sujet du dialogue inter-religieux. Ils sont un modèle pour moi d’engagement dans la vie, une vie de contemplation et d’action faite d’activités simples qui servent la société.

Quel événement / personnage t’a marqué ces 12 derniers mois

Là, y a rien qui me vient… Peut-être que ce qui m’a le plus marqué, c’est ma fille Anaïs. Qui en septembre, s’est positionnée si clairement pour développer sa pratique de toucher et de massage, qu’elle en a manqué une belle opportunité de job d’institutrice maternelle… Je me suis dit : ouah ! elle écoute sa voix intérieure…

Quel livre as-tu offert ou lu et apprécié récemment?

‘Sagesse d’un pauvre’ d’Eloi Leclerc, qui relate un événement de la vie de st François, quand il voit l’œuvre de sa vie s’effondrer et qu’il doute de son action. C’est une sorte de burnout par lequel st François passe.
Évidemment, j’ai offert des tas de fois ‘chouette, un conflit !’ qui est aussi un produit de cet accident et NDE, une sorte de bébé conçu dans le drame, porté pendant des années, et mis au monde discrètement (peut-être est-ce maintenant pour lui le moment de quitter sa couveuse…)

Que donnerais-tu comme conseil à la « jeune » Nathalie, celle d’il y a 15 ou 20 ans?

C’est difficile de retourner 20 ans en arrière, tant toute cette période a été douloureuse. En même temps, je vois que je n’aurais pas pu faire mieux. Donc je lui dirais ‘tout est bien, tout est OK, fais confiance, ne cherche pas à trop comprendre au fur et à mesure, continue à avancer, tu comprendras à la fin, quand tu verras l’image complète prendre forme’ et aussi ‘soit douce avec toi-même autant qu’avec les autres, rien ne mérite de se presser, de précipiter les choses, de bâcler ; prête attention à chaque relation qui se présente ; ouvre les yeux et le coeur’.